Par Anne
Gillain Mauffette
«Les
enfants sont les citoyens de demain mais ils sont aussi les citoyens d’aujourd’hui»
Ce sujet revient souvent à cette période de l’année où
on entrevoit le départ des enfants et l’arrivée de nouvelles cohortes à la
maternelle.
Les parents s’inquiètent: mon enfant sera-t-il prêt
pour l’école? Comment est-ce que je peux le «préparer» pour son entrée en
maternelle? Mais le concept de préparation est lui-même à examiner. Comme si le
moment présent n’avait son importance qu’en fonction d’attentes futures.
On n’aurait pas l’idée de «Préparer un enfant à
manger». Bien sûr on va doser nos interventions et ses apprentissages :
d’abord une petite cuillérée de quelque chose de nouveau puis deux, puis trois.
Ensuite on va introduire un autre goût. Il en va de même pour la marche, on
l’encourage dans son développement à ramper, puis aller à quatre pattes, puis
dans ses tentatives de se mettre debout, dans ses premiers pas. On étaye
l’enfant, l’amenant progressivement un peu plus loin, en respectant son rythme.
Voir la vidéo : C’est quoi le développement
global? https://youtu.be/oNBpOOySEWI?si=c9Ph1OvHdH1rvDq0
C’est
quoi être «prêt» pour l’école ?
Il faut toujours se rappeler que le seul critère pour
l’entrée à l’école est d’avoir quatre ou cinq ans, à telle date de l’année et
que la maternelle n’est pas obligatoire même si la plupart des enfants la
fréquentent.
Mais, comment aider un enfant à pouvoir profiter des expériences qui lui seront offertes à l’école?
Les parents sentent une certaine pression pour «préparer» les enfants, surtout au niveau de la connaissance des lettre:«Il veut juste jouer, ça ne l’intéresse pas» » «Il ne connait pas les lettres de son nom», etc.
Les éducatrices aussi se demandent; « Est-ce que j’en
ai fait assez?» Elles auront peut-être tendance à pousser un peu les enfants, surtout
en fin d’année, vers l’apprentissage des lettres et des chiffres.
Pourtant ce
n’est pas ça qui est important.
On s’interroge sur les méthodes, stratégies à adopter pour favoriser la maturité scolaire.
Être «prêt» pour l’école ou la «
maturité scolaire» («School Readiness»).
La notion de « readiness» ou maturité scolaire (être prêt pour l’école) réfère à un ensemble d’acquis qui font que l’enfant va pouvoir s’adapter à son nouveau milieu et y développer de nouvelles habiletés et compétences. Certaines qualités de développement vont favoriser une bonne adaptation à l’école. Mais ce que l’adaptation à l’école nécessite est différent de ce qu’on en pense bien souvent. La maturité scolaire comporte cinq dimensions 3:
- le bien être physique et développement moteur
- le développement social et
affectif
- l’usage du langage
- la cognition
- les connaissances générales
On remarquera que ces dimensions correspondent aux domaines et compétences visés dans les programmes du préscolaire actuels.
On notera aussi que le jeu est un des moyens les plus puissants pour développer ces aspects du développement
Donc à la question comment puis-je préparer les enfants à la maternelle On pourrait répondre :
Premièrement : par le jeu de qualité
Jouer avec eux, créer des occasions pour qu’ils jouent avec des pairs et des enfants plus vieux à l’intérieur et l’extérieur, leur fournie du matériel ouvert (comme des blocs ou des objets polyvalents et naturels) qui leur permettra d’explorer, de créer, de résoudre des problèmes, de discuter.
Pourquoi : parce que le jeu est un facteur et un prédicteur de réussite scolaire : il assure le développement de tous les fondements nécessaires aux apprentissages formels futurs.
Dans leurs jeux les enfants abordent toutes les composantes de la lecture/écriture. Dans le jeu symbolique ils s’exercent, entre autres, à prendre et comprendre la perspective de l’autre, à manipuler des symboles (rappelons que l’écriture est faite de symboles) et à créer des histoires et personnages. Leur niveau de langage y est à son niveau le plus élevé. Ils y acquièrent aussi des connaissances sur le monde.
Au niveau mathématique ils construisent leur compréhension des concepts tels que les nombres, les quantités, la correspondance un à un, les formes régulières et irrégulière, à deux et trois dimensions, l’ordre, la symétrie, la mesure et apprennent le vocabulaire lié à cette matière2.
Ils explorent aussi, en jouant, des notions liées à la physique et la chimie: transformation des matières, vitesse, pression etc.
Le jeu contribue également au développement moral (dont le sens de la justice) et aux attitudes nécessaires pour le vivre ensemble.
Deuxième : favoriser
l’expression orale
Parler avec eux, leur lire des histoires va améliorer leur langage qui est une des clés à développer parce que le langage oral est un grand prédicteur de la réussite scolaire future.
Dans le jeu aussi, les enfants ont des occasions multiples d’échanger et communiquent à leur plus haut niveau. Alors laissons-leur du temps de jouer librement.
Chanter en groupe et en famille : chanter développe la discrimination auditive des sons, un élément important de la conscience phonologique. En plus du plaisir qui y est associé.
Dans toutes ces activités, ils vont acquérir du vocabulaire et des connaissances qui vont les aider à comprendre aussi bien les consignes que les nouvelles histoires qu’on va leur raconter, ainsi que les paroles de leurs enseignantes et éducatrice et de leurs camarades. Ils vont pouvoir mieux s’exprimer, poser des questions et acquérir de l’information et se faire comprendre des autres ce qui évite bien des frustrations et améliore les interactions.
Leur permettre de vous voir lire, faire des listes, écrire, va stimuler leur goût de la lecture/écriture.
Bien sûr, on peut leur remarquer l’écrit dans l’environnement (les lettres sur les affiches), dire des comptines, lire de la poésie, faire des rimes, observer les différences entre son nom et celui des autres, etc. Bref profiter des occasions du quotidien pour les sensibiliser à l’écrit.
Troisième : encourager la
motricité globale
Marcher courir, s’arrêter, sauter, sautiller, galoper, grimper, ramper, se balancer, marcher en équilibre, danser, etc., particulièrement dehors sont tous des pré- requis à la santé physique de même qu’à l’écriture.
En fait, le développement cognitif repose sur le développement psychomoteur 5 Les jeux moteurs sont essentiels pour l’apprentissage.
Quatrième : les encourager
à manipuler toutes sortes d’objets
Leur permettre d’utiliser des outils cuisine, de jardinage, de menuiserie ou mécanique, des instruments de musique, des crayons, pinceaux rouleaux de toutes sortes, de la peinture, de la glaise, le sable, la terre, l’eau (verser, transvaser, etc.), des blocs, des ballons et des balles, d’habiller des poupées, de s’habiller, vont tous développer leur motricité fine ; tout cela leur donner de la force dans les bras et les doigts, leur apprend à affiner leurs gestes, en plus d’augmenter leur autonomie.
Leur donner de petite tâches (comme mettre la table) va en même temps les initier aux notions spatiales et mathématiques (On est combien/ J’en mets combien). Où aller chercher ou porter des choses va en plus les initier aux notions spatiales (sur, en-dessous, à côté). Apprendre à s’habiller tout seul, si ce n’est déjà fait facilitera l’autonomie de l’enfant et la tâche de l’enseignante. S’habiliter à ouvrir son pot de yogourt, peler une orange, ouvrir un thermos ou tout élément qu’il retrouvera dans son goûter ou sa collation également et lui évitera des temps d’attente pour de l’aide. S’habituer à s’essuyer tout seul à la salle de bain aussi.
Cinquième : élargir leurs
connaissances du monde
Les amener à toutes sortes d’endroits pour qu’ils voient, touchent, sentent et goûtent toutes sortes de choses (permises).
Qu’ils apprennent certaines attitudes dans certains lieux : on ne pas toucher (dans un musée, une galerie d’art, un magasin), on ne court pas ou crie dans une bibliothèque, comment se comporter dans un magasin, un restaurant, etc.
Visiter une animalerie, un dentiste, un médecin, un vétérinaire, un coiffeur, etc…
Qu’ils s’interrogent sur ce qu’ils voient : «C’est quoi ça?»« Comment ça marche ?»« Qu’est-ce que ça mange?», etc. Et prendre le temps de répondra à leurs questions ou de chercher les réponses avec eux. Ces explorations vont aussi développer leur sens de l’observation.
Sixième : les aider à
s’auto réguler
Une bonne autorégulation émotionnelle et comportementale est un meilleur indicateur de succès à l’école que le quotient intellectuel.
Le jeu de faire semblant en petits groupes joue un rôle critique dans le développement de l’autorégulation. Il oblige l’enfant à gérer ses émotions et permet de développer des habiletés sociales essentielles.
L’autorégulation fait partie des fonctions exécutives. Il s’agit d’un ensemble d’habiletés cognitives qui contrôlent et régulent d’autres habiletés et comportements : initier et arrêter des actions, surveiller et changer un comportement, planifier un comportement dans une nouvelle situation, anticiper les résultats et conséquences d’une action, s’adapter aux situations changeantes, avoir une habileté à former des concepts et à penser de façon abstraite. Des indices de bon fonctionnement des fonctions exécutives sont ; la capacité à planifier, à gérer son temps, à s’organiser dans l’espace, à être capable de considérer deux choses en même temps, à inclure nos connaissances antérieures dans les discussions, à s’engager dans la dynamique d’un groupe, à évaluer des idées, à réfléchir sur notre travail, à changer d’idée en cours de route et faire les corrections nécessaires, à demander de l’aide, à attendre pour parler si nécessaire, à rechercher plus d’information, à se rappeler, s’organiser, à élaborer des stratégies, à se concentrer.
Bien sûr le développement de toutes ces capacités attitudes et compétences se font très progressivement. On ne s’attend pas à tout cela d’un enfant de 4, 5 ans.
L’American Academy of Pediatrics1 affirme que le jeu enrichit la structure du cerveau et intensifie son fonctionnement et renforce les fonctions exécutives (c’est-à dire les processus d’apprentissage plutôt que les contenus) ce qui permet de poursuivre des objectifs et d’ignorer les distractions. Dans le document The Power of Play1, on lit : «Le jeu est fondamental pour l’apprentissage d’habiletés nécessaires au 21ième siècle telles que la résolution de problèmes, la collaboration et la créativité qui demandent une maîtrise des fonctions exécutives et sont critiques pour la réussite à l’âge adulte» (traduction).
La perspective de l’autre
La plupart des enfants de 4 ans n’ont pas l’idée que l’autre personne ressent ou pense différemment de lui. Ils vont le découvrir avec notre aide et la maturation. Vers 5 ans certains ont compris cela. Cela les amène à mieux prévoir les réactions des autres face à leurs comportements ainsi qu’à certaines situations et les aide à développer de l’empathie pour les autres.
L’ensemble des recherches sur la réussite scolaire indiquent que celle-ci est assurée principalement par : la capacité d’autorégulation de l’apprenant, ses habiletés sociales, ses capacités d’expression et de raisonnement.
Axer nos interventions sur le développement global de l’enfant est préférable à un focus étroit sur l’apprentissage des lettres. Avoir une vision qui reconnait l’enfant dans sa globalité ainsi que l’importance des facteurs relationnels, émotifs, cognitifs va favoriser des attitudes positives face à l’apprentissage et l’école et contribuer à son adaptation et sa réussite éducative.
L’apprentissage
de la lecture
Il est faux de
penser que plus on apprend à lire de façon systématique formelle tôt, plus on
devient de bons lecteurs. En fait cela présente plusieurs désavantages :
cela crée du stress chez certains enfants et les résultats passagers, etc. Et
trop d’activités dirigées créent des frustrations chez les enfants qui exhibent
ensuite des comportements jugés
indésirables mais crées par ces situations.
Dans une émission, certains parents ont rapporté que
leurs enfants ont été déçus les premiers jours de classe, car ils «n’avaient
pas appris à lire».
On peut alors se poser plusieurs questions :
La première : qui leur a mis dans la tête que c’était
l’Objectif de la maternelle? Les parents, les éducatrices en garderie ou CPE,
l’entourage ou simplement l’exemple de leurs grands frères et sœurs qui eux
lisent et écrivent.
La deuxième : y avait-il du matériel suffisamment
intéressant pour captiver les enfants tout de suite.
La troisième : Est-ce qu’on peut prévenir cela?
Une solution à cette déception pour certains enfants,
c’est que les enseignantes pourraient demander aux enfants ce qu’ils pensent
faire à la maternelle. À ceux qui auront répondu : à lire, on pourra leur
dire que oui, on va apprendre à lire de différentes façons : en écoutant
des histoires, en apprenant des chanson, en jouant avec les mots (faire des
rimes en donnant un exemple), avec des casse-têtes avec des lettres, des
lettres magnétiques, des étampes, en regardant les noms des enfants de la classe,
en faisant des chasses aux lettres, etc. Mais que cela prend du temps.
On pourrait aussi intervenir auprès des parents
pressés, en début d’année, pour les informer et les rassurer.
Il ne faudrait pas qu’ils pensent que les programmes (comme le programme cycle) favorisant le jeu, l’exploration, la découverte et la recherche ou l’enquête n’encouragent pas l’émergence de la lecture et de l’écriture ou la compréhension de concepts mathématiques et que les enseignantes ne soutiennent pas de façon concrète le développement des enfants dans ces domaines. Mais, que, dans ces contextes, elles les aident à construire leurs compétences à partir de leurs acquis, en tenant compte de leur zone proximale de développement et leurs intérêts, garantissant ainsi le maintien de leur motivation.
De nombreux chercheurs insistent sur la primauté du développement d’habiletés mentales et du contrôle des comportements (plutôt qu’une priorité sur les contenus) dans la formation de la personne et comme facteur de réussite. Mais le jeu (et les projets) jouent aussi un rôle essentiel dans le développement des habiletés académiques 4.
Le lien entre le jeu et le développement global des enfants et la réussite scolaire sont irréfutables 7.
En effet il est clair dans toute la littérature sur l’enfant et l’apprentissage que la pédagogie par le jeu de qualité, dans un contexte socioconstructiviste (comme le sont nos programmes à l’éducation préscolaire), est un des piliers de la maturité et de la réussite scolaire puisqu’elle soutient le développement socio-émotionnel des enfants et leur succès académique tout en attisant leur désir d’apprendre 5, en préservant leur enfance et les outillant pour l’avenir.
En partageant avec les parents nos connaissances sur les apports du jeu à l’apprentissage, ils pourront aussi se rendre compte et être convaincus que le jeu de qualité est un des moyens à privilégier pour aider les enfants à développer toutes ces qualités et compétences identifiées comme nécessaires à l’adaptation et au succès scolaire.
La transition
Bien sûr on peut préparer psychologiquement l’enfant à ce changement de milieu éducatif:
- S’assurer de garder des souvenirs de l’étape franchie : livre des photos incluant une photo des éducatrices et enfants du groupe et amis de l’enfant, photos envoyées par l’éducatrice s’il y a lieu et regroupant des images de ses réalisations. Conserver un objet commémoratif…
- Lire des livres sur la maternelle et les premiers jours en maternelle
- Visiter l’école
- Aller jour sur la cour de récréation plusieurs fois pour apprivoiser l’espace
- Se promener dans le quartier de l’école.
- Se renseigner s’il y a des enfants de la garderie ou du CPE et du quartier qui iront à la même école et provoquer des rencontres
- Faire des tours d’autobus, même si ce n’est pas un autobus scolaire
- Visiter un gymnase, une bibliothèque
- L’amener avec vous pour acheter les effets scolaires
- Offrir un petit quelque chose à porter dans sa poche les premiers temps pour leur rappeler que vous êtes avec lui.
La recommandation principale : passer du bon temps avec votre enfant ou les enfants ! Profiter du beau temps ! Les laisser profiter de leur enfance !
L’objectif de la maternelle est que l’enfant développe une attitude positive envers l’école et les apprentissages, qu’il tisse des liens sociaux positifs avec les enseignants et ses pairs, qu’il vive des émotions positives plutôt que de l’anxiété, qu’il participe aux activités de la classe, fasse preuve d’engagement et qu’il progresse.
Reste à voir si l’école est prête et adaptée pour nos jeunes
enfants : les conditions sont-elles réunies pour accueillir nos petits?
Quel environnement physique et matériel, espace extérieur, encadrement et soutien
va-t-elle leur offrir?
Note : Ce texte est inspiré de textes antérieurs publiés
et non publiés, dont :
Le jeu un facteur et prédicteur de
réussite scolaire
Le jeu et les différents facteurs
prédictifs de la lecture
Vous voulez que votre enfant soit
prêt pour l’école?
Références
1. American Academy of Pediatrics, The Power of Play: A Pediatric Role in
Enhancing Devlopment in Young Children. Yogman M; Garner A. Hutchinson J et
al. AAP Committee on psychosocial aspects of child and family health, AAP
Coucncil on Communications and Media. Pediatrics
2018; 142(3): e20182058
2 Hirsh-Pasek
K.; Michnick Golinkof M. (2008) Why Play = Learning
3. Love et Raikes dans Habiletés nécessaires à l’entrée à l’école : préparer les enfants à la transition entre le préscolaire et le primaire, Gary W. Ladd, 2005)
4. Miller,
E. and Almon J. (2009) Crisis in the Kindergarten ; Why Children need to
Play in School.. College Park, MD: Alliance for Childhood.
5. Monzée, J. : Soutenir le développement affectif de l’enfant , CARD, 2014.
11.6.
Reggio Children (2011) The Wonder of
Learning. The Hundred Languages of Children, Reggio Children, Reggio
Emilia, Italie.
7. Zigler,
E.F.; Singer, D.G; Bishop-Joseph, S.T. (2004) Children’s Play: The Roots of
Reading, Zero to Three Press, Washington, D.C.


































































