Par Anne Gillain Mauffette
Depuis quelque temps, Nous sentons une recrudescence
au préscolaire de l’obsession pour les lettres et les chiffres, comme si c’était
la chose la plus importante dans nos programmes. Nous voyons aussi apparaître
des questions, en tout début d’année, sur comment «apprendre à écrire», aux
enfants. Certaines projettent d’entraîner les enfants à écrire leur nom «comme
il faut» dès les premières semaines.
Je repense à mon petit-fils de 4 ans qui me
disait : «moi, je ne suis pas bon pour faire des lettres : je les
fais trop grandes». Lui qui ne faisait pas un « bonhomme» encore.
Avant de lancer un enfant dans des tâches d’écriture,
on pourrait peut-être se poser la question : est-ce que cet enfant est
prêt?
Écrire ça commence par le
jeu et le dessin.
Car il faut d’abord il faut d’abord que les
enfants:
- aient appris, à dissocier leur poignet du bras, dissocier
leurs doigts
- Connaissent les noms de leurs doigts
- aient développé la souplesse dans l’articulation du
poignet,
- aient acquis suffisamment de force dans leurs doigts,
leurs poignets, leurs bras, leurs épaules et leurs dos,
- sachent prendre des objets en pince et à trois
doigts,
- puissent arrêter leur geste,
- aient affiné leur perception visuelle
- sachent suivre des yeux leurs tracés et les
contrôler (pour faire un cercle par exemple),
- aient un contrôle bilatéral (savoir tenir un papier
d’une main tout en dessinant de l’autre
par exemple) et la coordination de leur corps,
- sachent
croiser le centre de leur corps (exemple toucher l’épaule gauche avec la main
droite).
- découvrent progressivement leur latéralité et leur côté préféré pour faire les choses
-distinguent la gauche de la droite
-aient acquis des notions spatiales (à côté, en haut en bas, au-dessus, etc.), un certain sens de l’orientation
-sachent détendre différentes parties de leur corps: Voir Segni Mossi :https://youtu.be/MfsK6WOPJeU?si=YztQ7HA9_whTtf1i
-aient acquis une bonne posture
- aient le goût d’écrire,
Etc.
Tout cela prend du temps.
Pour ce faire, les enfants doivent avoir plein d’occasions
de motricité globale et fine.
Les activités qui favorisent cela sont infinies aussi
bien à l’intérieur qu’à l’extérieur. En voici quelques exemples :
-
Creuser
-
Visser (rotation du poignet, force)
-
Marteler
-
Enfoncer, insérer, retirer
-
Scier
- Découper
-
Déchirer du papier
-
Utiliser des poinçons, des agrafeuses
-
Tordre du fil de fer pour faire des
formes
-
Étirer
-
Jouer avec des rubans rythmiques
(souplesse du poignet)
- Dérouler, enrouler
-
Secouer
-
Transvaser des liquides ou solides
(force et articulation du poignet) et transvaser des petits objets d’un
contenant à l’autre avec un outil, ses doigts en pince à deux et à trois
doigts.
-
Manipuler toutes sortes de petits
matériaux
- Enfiler des perles assez grosses (trois doigts) et des plus petites
-
Manipuler les pièces de jeu de
société
-
Faire des casse-têtes (discrimination
visuelle des ressemblances et différences, des formes)
-
Lacer ses souliers
-
Attacher des choses ensemble (des déguisements
par exemple)
-
Habiller des poupées
-
Faire des assemblages, des collages
-
Placer et déplacer des gommettes
-
Utiliser des petites pinces (à
épiler) et des plus grosses
-
Pincer des pipettes et les relâcher
-
Coudre
-
Presser des fruits
-
Tourner les manivelles des batteurs à
œufs, des perceuses, des moulins à café, d’ouvre boîte :
-
Battre avec un fouet de cuisine,
mélanger avec une cuillère ou autre:
-
Travailler la pâte à modeler ferme et
de la glaise
-
Utiliser des pinces à linge
-
Faire des cabanes
-
Presser des bouteilles, des crayons à
peinture
-
Presser des pompes
-
Pousser sur des boutons
Photos Pinnacle
-
Essorer
des éponges
- Peler des fruits (des clémentines par exemple)
-
Manier des instruments
-
Utiliser un couteau
-
Tracer dans le sable, dans le sable
noir sur une table lumineuse
-
Dessiner avec toutes sortes d’outils
(friables comme le pastel et le fusain ou durs comme les stylos, crayons de
toutes sortes (plus ou moins épais, longs et courts), des craies, des bâtons.
Sur lesquels il faut pousser plus ou moins fort.
-
Dessiner et peindre sur des grandes
surfaces et des plus petites,
-
Dessiner ou peindre dans toutes
sortes de positions,
-
Dessiner ou peindre à deux mains (ils
vont sans doute se rendre compte que cela fonctionne mieux avec une main que
l’autre),
-
Peindre sur des surfaces horizontales
et verticales plus ou moins grandes avec différents outils
Ici on peut observer l’évolution de la prise du pinceau
-
Tracer
-
Faire des frottis
-
Lancer des petits sacs de sable en
l’air et sur des cibles avec la main droite et la main gauche, l’une après
l’autre.
-
Lancer et attraper des balles, des
ballons
-
Faire rouler des cerceaux (mouvement
du poignet)
-
Jouer avec des raquettes
-
Transporter des objets lourds (des
citrouilles, des ballons lestés, des bûches).
-
Grimper
-
Tirer
-
Pousser
-
Laver des tables, un tableau
-
Imprimer
-
Faire de casse-têtes, des jeux de
pairage
-
Classer des objets par grandeur, formes,
couleur (discrimination visuelle, motricité fine)
-
Trouver les différences, l’intrus,
observer des cherche et trouve
-
Faire des parcours
-
Parcourir des labyrinthes (sur une
feuille)
-
Jouer avec les lignes en observant
certains artistes (comme Mondrian par exemple).
Voir l’article : Jouer avec les lignes https://drive.google.com/file/d/1oh0gGmrueBVRM9s1r1qjPRwAEeuCMNu1/view?usp=sharing
-
Construire avec de gros blocs et des petits
qui s’emboitent et pas.
-
Marcher, sauter comme des animaux,
des insectes (quadrupédie ventrale et dorsale, etc.)
-
Danser
Voir l’article sur l’expression corporelle : https://jeulibrequebec.blogspot.com/2023/02/expression-corporelle-ou-danse-creative.html
-
Etc.
On constatera que plusieurs activités sont
multifonctionnelles en ce sens qu’elles favorisent à la fois la force
musculaire, la souplesse, la prise à deux et trois doigts.
L’extérieur et la nature procure bien des façons de
favoriser le développement des habiletés nécessaires à l’écriture.
Le dessin d’observation est particulièrement riche car
les enfants doivent observer les formes et essayer de les reproduire à leurs
façons.
Écrire c’est aussi lire. Mais pas besoin d’attendre
que les enfants aient maîtrisé les gestes graphiques; les enfants peuvent
composer des lettres avec des barres et demi-cercles aimantés ou non pour faire
des lettres et composer des mots avec
des lettres mobiles, des tampons, des cailloux sur lesquels sont inscrits des
lettres.
Il faut aussi bien sûr qu’ils aient pu manipuler
toutes sortes de matériaux représentant des lettres (casse-têtes, lettre
aimantées, tampons encreurs, jeux de construction de lettres, des livres,
etc.).
Dans les écoles Freinet on utilisait beaucoup l’imprimerie
pour amener les enfants à écrire des mots.
Voir Les lettres
parlons-en : Promouvoir
le jeu libre au Québec: Les LETTRES : parlons en ! (2)
Bien des enfants font semblant d’écrire dans leurs jeux; ils miment souvent les plus grands qu’ils côtoient.
Un coin dessin/écriture et correspondance est un bon moyen
pour stimuler le désir de lire et d’écrire des enfants.
Nous voir écrire et aussi un incitatif.
Écrire les
histoires que les enfants nous racontent, sous leurs yeux, également.
On
peut aussi proposer des activités graphiques pour ceux que cela intéresse.
On
peut par exemple faire certaines propositions :
Faire
des cercles qui se touchent ou pas
Faire
des cercles à l’intérieur des uns des autres (concentriques) en montrant des
œuvres d’artistes.
Tousignant Kandinsky
On pourrait faire la même chose au crayon feutre.
À partir d’une petite forme découpée ou
déchirée, collée au centre de la feuille, tracer autour le contour de la forme
et continuer à faire d’autres lignes
autour.
Ou
à partir d’une petite forme collée, faire des lignes rayonnantes, décorant
librement entre les lignes.
Coller dans la feuille trois, quatre petites formes découpées par les enfants ou gommettes. Partir d’un bord de la feuille, tracer des lignes qui entourent les formes.
En
s’inspirant de Jackson Pollock
L’enfant marque un point n’importe où dans la feuille.
Partant de ce point il trace une ligne courbe sortant par n’importe quel bord
de la feuille. Puis il en fait d’autres. Et colorie ou décore des parties entre
les lignes.
Quant à la fameuse prise
du crayon, si un enfant ne tient pas son crayon « comme il faut», de
façon «digitale», c’est qu’il n’en est pas là au niveau sensorimoteur. Ce qu’il
lui faut c’est donc plus d’expériences au niveau moteur.
Quand on s’aperçoit qu’un enfant fait des lignes
droites de différentes longueurs, des lignes verticales et horizontales,
croisées et penchés, des courbes, des boucles, des spirales, des cercles, des
triangles, des carrés dans ses dessins et qu’il a tendance à commencer à écrire
spontanément la première lettre de son nom sur ses dessins, on peut supposer
qu’il est prêt pour la prochaine étape.
Il y aura d’énormes différences entre les enfants;
certains sachant déjà écrire leur nom ou même d’autres mots signifiants pour
eux et d’autres enfants pas du tout intéressés par l’écriture.
Quant aux mouvements des gestes graphiques on va
commencer à les faire grands puis plus petits, de toutes sortes de façons, sur
des supports variés.
On
va allier les mouvements du corps et le graphisme.
Voir les ateliers
de Segni Mossi sur You Tube ou Facebook : exemple :https://youtu.be/iL_JsN3P4ic?si=RO6gSOp-OdCa1eL6
On peut aussi utiliser du matériel de type Montessori
qui offre des lettres en papier sablé à toucher pour intérioriser la forme des
lettres, des lettres à tracer, etc.
L’écriture des lettres fait partie du
programme de première année. Cela ne veut pas dire qu’il faut
empêcher les enfants de faire des tentatives d’écriture, il faut, bien sûr les
y encourager.
On va accompagner chaque enfant selon ses capacités et
son intérêt. Sans mettre de pression. Car les attentes du programme parlent de
connaître le nom et le son des lettres, et on n’y parle pas d’écriture.
Il faut dire que ce n’est que vers 7 ans qu’un enfant
aura vraiment déterminé s’il est gaucher ou droitier de la main (Monzée) et
précipiter les choses peut nuire au développement graphique des enfants dont la
latéralité serait contrariée.
On peut observer avec quelle mains les enfants font
des gestes de tous les jours (manger par exemple). On peut aussi faire semblant
de se brosser les dents, se coiffer et remarquer quelle main ils utilisent
spontanément. On va aussi prendre note d’avec quelle main un enfant prend une
chose ou quand on lui tend quelque chose. Parfois les enfants vont prendre un
objet dans une main puis changer. Ce n’est pas en une fois qu’on va pouvoir
tirer des conclusions.
Pour des idées comment travailler cet aspect du développement moteur, voir le texte dans l’article sur la psychomotricité, la section sur la dissociation et la latéralité Promouvoir le jeu libre au Québec: Stimuler le développement psychométrique au préscolaire, troisième partie
On constate qu’en cours d’année, la plupart des enfants auront appris à écrire leur nom.
Mais l’enseignement systématique, en grand groupe, des
façons d’écrire trop tôt, n’est pas recommandé, car cela peut décourager certains
enfants et même leur nuire s’ils ne sont pas prêts. S’il y a un domaine où l’enseignement
différencié est nécessaire, c’est bien celui-là.
Ce texte n’avait pas pour but de donner des trucs pour aider les enfants à apprendre à écrire comme tel, mais de souligner tout ce qui vient avant et qui, dans leurs jeux et leur quotidien dans un environnement riche en stimulations, les habilite à entreprendre et maîtriser ensuite, progressivement, l’écriture. Et de suggérer des contextes qui facilitent ces processus.














































































