Par Anne Gillain Mauffette
La parution de ce livre qui veut relancer la réalisation des maternelles 4 ans, m’a un peu surprise, car le moment me semble mal choisi, avec la pénurie d’enseignantes dans nos écoles qui ne semble pas prête de se régler de ci-tôt.
J’avoue avoir été un peu déçue de la page couverture, en le recevant, avec l’illustration de ces traditionnels blocs arborant les lettres ABC, comme si l’apprentissage des lettres était la chose la seule chose importante à apprendre pour des enfants de 4 ans. Cela annonçait sans doute la préoccupation principale de l’auteure. Pourquoi ne pas choisir une image d’enfants en train d’explorer, d’agir? Ou plusieurs photos illustrant tous les domaines de développement?
L’avant propos nous suggère un topo de la situation dans différents pays.
L’Introduction et les premiers chapitres nous parlent de l’évolution du monde de l’éducation au Québec depuis le Régime français à nos jours, de l’existence progressive des maternelles, de la création des CPE et de la maternelle 4 ans ainsi que du Programme Passe-Partout. On y dévoile la vision de différents Premiers Ministres et Ministres de l’Éducation ainsi que celle de l’auteure.
On y parle, entre autres, de la création d’une première maternelle à temps plein, pour les 4 ans, à l’école St. Zotique en 2009. Mais il y avait eu d’autres pionnières avant : en 1973, une maternelle 4 ans temps plein, était ouverte, à l’école Bois Franc, à ville Saint- Laurent et dans les années 70-80 il y a eu des maternelles 4 ans temps plein pour les enfants des « boat people». Sans parler des tous débuts de la maternelle, en 1945, à l’école St. Germain (privée), organisée par une association de parents, la «Société des amis de l’enfance» et destinée aux 4 à 7 ans, passée sous silence, qui a cependant contribué à la naissance en 1960 des écoles maternelles publiques1.
L’auteure interviewe aussi différents acteurs qui sont impliqués dans l’éducation. L’entrevue de Madame Capuano fait un bon tour des enjeux. Celle-ci précise les conditions dans lesquelles cela devrait être fait : «qu’il faut s’assurer d’accueillir les enfants dans des environnements de qualité qui tiennent compte des besoins fondamentaux des enfants». « Il faut aussi s’assurer que les environnements vont permettre aux enfants de se développer dans tous les domaines ».
Elle souhaite que les ratios soient abaissés. Et souligne que les personnes en présence des enfants doivent bien connaître le développement et les besoins des enfants de cet âge.
Elle propose «un équilibre entre le jeu libre et des activités dirigées touchant plusieurs dimension comme la musique, la danse, le mouvement, les arts, la motricité, fine et globale, les sciences, les mathématique le langage etc.».
Elle aborde la nécessité d’aider les enfants à développer leurs habiletés pro-sociales, leur empathie, leur autorégulation. Elle «rappelle qu’une enseignante peut utiliser les contextes naturels de la classe pour soutenir les enfants dans l’atteinte de défis développementaux»; les jeux libres étant des périodes idéales pour cela, dit-elle.
L’auteure interroge aussi des enseignantes au préscolaire qui font un portrait de leur vécu (enfants avec beaucoup de défis) et qui vivent dans des environnements contrastés : un beau grand local et une cour extérieure bien aménagée pour l’une, petite classe sans lavabo ni toilette, pour l’autre. Mais toutes croient en la valeur de la maternelle 4 ans.
L’auteure fait l’inventaire des avantages des maternelle 4 ans pour tous :
Je ne peux qu’être d’accord avec elle sur la nécessité de la mixité de population dans les groupes en CPE et dans les classes. J’ai toujours trouvé que le fait de ségréguer les enfants de milieux défavorisés jouait à leur désavantage.
Tout en admettant à l’instar de Marie Malavoy que les CPE, peuvent aussi, bien préparer les enfants à l’école (p. 86), elle égratigne, malgré tout, au passage, les garderies et les CPE.
Pourquoi valoriser un service en en dénigrant un autre?
Elle insiste par exemple, sur le fait que le Programme cycle des maternelles soit prescriptif ce qui suppose une certaine homogénéité des pratiques. Mais les garderies ont d’abord eu le programme «Jouer c’est magique», inspiré du Programme reconnu de High Scope et maintenant, celui d’ «Accueillir la Petite Enfance» est bien établi dans les services de garde. Et quand on compare ce dernier avec le Programme Cycle, les similitudes sont frappantes. En fait, les deux sont cohérents avec le développement d’un enfant de 4 ans, qu’il soit dans un service du MFA ou du MEQ.
Elle affirme que les maternelles sont assujetties à la loi 101 (La Charte de la langue française) mais pas les garderies ni les CPE et que cela « a un effet négatif sur l’apprentissage du français chez les petits», car certains parents (mais combien?) préfèrent envoyer leurs enfants dans des garderies anglophones ou bilingues ou allophones jusqu’à l’entrée à 5 ans à l’école. En cela, elle conteste l’énoncé du Ministre Roberge qui dit que 85% des enfants fréquentent des milieux de garde francophone.
Elle généralise le fait que les enfants qui ne vont pas à la garderie et restent à la maison prennent du retard. Particulièrement sur le langage oral et écrit. Mais ce n’est pas toujours le cas.
Dans cet ouvrage, on dit aussi que les enfants en maternelle 4 ans ont des enseignantes qui sont qualifiées (laissant entendre que le éducatrices ne le sont pas) mais on sait que dans la formation universitaire, les cours portant sur le préscolaire sont peu nombreux et n’outillent peut-être pas assez les futures enseignantes pas rapport au développement et besoins des enfants de 4 ans. Et que pour l’Instant, il y a beaucoup de personnes non qualifiées dans nos écoles et au préscolaire en particulier.
L’auteure annonce que les cohortes au Programme d’éducation préscolaire et enseignement primaire ont doublé à l’Université du Québec et qu’on comptera 300 enseignants de plus en 2026. Mais combien de ces futures enseignantes se destineront au préscolaire? On ne dit pas que plusieurs abandonnent dans les premières années d’exercice, et on ne parle pas des nombreux cas de «burn-out».
La fréquentation de la maternelle 4 ans habituerait les enfants à l’école, mais n’était-ce pas déjà le rôle de la maternelle 5 ans?
Elle prétend que les enfants de 4 ans profitent de la présence des grands à l’école, alors qu’en CPE, ils sont les plus grands. J’imagine que cela dépend des conditions dans lesquelles les enfants de 4 ans sont plongés et des enfants eux-mêmes. Certains enfants de 4 ans peuvent être intimidés face aux grands, surtout s’il n’y a pas d’espace réservé pour eux sur la cour d’école. Ils peuvent se sentir perdus dans la grande école et insécurisés dans toutes les transitions avec le service de garde. En CPE ce sont eux qui jouent les modèles pour les plus petits, ils peuvent mesurer les progrès accomplis, être fiers d’être les plus grands et développer de l’empathie en faisant attention aux plus jeunes. Et pour ce qui est de la stimulation, tout dépend de l’environnement. Tout n’est pas noir ou blanc.
Dans cet essai, on insiste beaucoup sur le volet préventif universel et ciblé du nouveau programme.
On y affirme qu’il y a des services de spécialistes dans les écoles (orthophonie, psychoéducation, éducation spécialisée, etc.) laissant penser qu’il n’y en a pas ou moins dans les CPE, ce qui est inexact.
Nous savons que les ressources sont limitées dans les écoles et ne sont pas toutes accessibles aux enfants de 4 ans. Et qu’il y a du soutien aux enfants dans les garderies et CPE par le CISSSO (orthophoniste, psycho-éducatrice, ergothérapeute, travailleuse sociale, nutritionniste), même s’il y a parfois des délais. Plus tard, d’ailleurs, dans le volume, on découvre qu’d’Agir tôt, par exemple, donne des services aux jeunes enfants considérés comme vulnérables.
Aucun des deux systèmes n’est parfait. Mais les maternelles n’ont pas l’apanage de la prévention, il s’en fait aussi dans les garderies et CPE.
En fait, ce fut l’objectif même de la création des CPE (dixit Madame Marois p.75).
On énonce que le ratio est le même finalement qu’en garderie ou CPE puisqu’il y a une intervenante en soutien à l’enseignante en maternelle 4 ans. Mais on apprend ensuite (si on ne le savait déjà) que leur présence n’est qu’à mi-temps.
D’ailleurs je ne pense pas qu’être souvent 16 ou 17 avec deux personnes dans un même local est la même chose qu’être dans un plus petit groupe avec une personne (sur stimulation, niveau de bruit, niveau de stress). En fait les ratios sont trop élevés dans les deux systèmes, étant donné la complexité des groupes.
Comme c’est souligné, la qualité des services de garde est effectivement variable d’un milieu à l’autre, celle des CPE ayant été évaluée comme étant supérieure, mais la qualité des maternelle 4 ans a été aussi évaluée comme minimale (p.150) dans les années 2014. Qu’en est-il maintenant?
On soutient, au début du livre, que les classes sont grandes, offrant la possibilité de différents coins, mais la suite nous montre que l’aménagement intérieur est souvent loin d’être adéquat. Il en va de même pour l’aménagement extérieur. D’ailleurs les maternelles 4 ans héritent souvent du dernier espace disponible.
On souligne que les parents ont 10 rencontres avec l’enseignante (ou un autre personne) mais le Programme Passe-Partout en offrait aussi et les éducatrices en garderies et CPE peuvent discuter avec les parents tous les jours, en plus des rencontres de groupe.
On y parle des facteurs déterminants de la réussite scolaire, surtout de l’Importance de l’apprentissage du nom des lettres et des sons de celles-ci, de la conscience phonologique et de la phonétique.
D’ailleurs, en filigrane, on devine à quelle enseigne se loge l’auteure, car au cours du texte elle évoque : « les meilleures pratiques» qui doivent être « explicites», basées sur la recherche « scientifique» avec données « probantes» termes tous associés à l’enseignement systématique formel de la lecture en grand groupe. Et on sait que l’école St. Zotique, dont elle fait l’éloge, utilisait de façon systématique La Forêt de l’Alphabet.
Je ne suis évidemment pas, contre l’éveil à l’écrit, je pense que cela a sa place, comme c’est inscrit dans le Programme Cycle, parmi les compétences à développer, au même titre que le sont les habiletés motrices, sociales, émotionnelles, langagières et cognitives. Tout dépend aussi de comment c’est fait et le temps qu'on y consacre.
On y aborde moins un facteur qui joue un rôle essentiel : le développement des fonctions exécutives.
On évoque souvent «des recherches» ou « la recherche» malheureusement sans citer les sources.
Des critiques sont portées face à certaines personnes du Ministère de l’Éducation lors de la création du Programme Cycle. Madame Brodeur y est présentée comme celle qui a sauvé ce programme.
Parmi les débats ayant eu lieu autour du Programme cycle, l’auteure nous parle de deux approches : d’une part « l’approche globale de façon exclusive» et d’autre part « l’approche équilibrée». Déjà dans le terme équilibré, je pressentais un préjugé.
Dans la première «les enfants proposent des jeux libres et sont soutenus par les enseignantes» et dans la deuxième le jeu libre est combiné «avec des jeux proposés par l’enseignante en vue que l’enfant effectue des apprentissages mettant en place les bases de la scolarisation».
Dans l’approche globale on ne ferait pas de prévention ; on n’enseignerait pas aux enfants des façons de mieux gérer leurs émotions par exemple! Et on n’utiliserait pas de programme de développement des habiletés sociales. Il est vrai que certaines enseignantes choisissent d’aider les enfants à développer des attitudes pro sociales autrement et d’autre utilisent des scénarios prédéterminés. Mais toutes ont à cœur cet aspect du Programme Cycle.
Je pense qu’aucune tenante du développement global (et nous le sommes toutes j’espère) ne se reconnaîtrait dans cette caricature. Pourquoi cette fausse dichotomie?
Je connais l’approche socio constructiviste (dont le Programme Cycle est inspiré), l’approche béhavioriste, l’approche par projets, la pédagogie par le jeu, l’approche Reggio Emilia, l’approche Néo-zélandaise Te Wariki, l’approche Head Start (High Scope). Je n’ai jamais entendu parler de « l’approche globale de façon exclusive». Cela ne correspond à aucun profil d’enseignante que je connaisse.
Je ne nie pas les bienfaits possibles de la maternelle 4 ans
mais seulement quand les besoins des
enfants sont respectés.
Je suis une militante pour des environnements de grande qualité, quelques soient les milieux dans lesquels évoluent les enfants de 4 ans et les autres.
Encore faut-il que la culture de l’école, avec ses attentes et ses nombreuses contraintes (silence dans les corridors, vivre au rythme des cloches, changement entre la classe et le service de garde, etc.), s’adapte aux caractéristiques de ce groupe d’âge. Il faut bien avouer qu’il y a plus de souplesses en garderie et en CPE.
Mais l’auteure me semble tracer un portrait un peu édulcoré de la maternelle 4 ans. Pour avoir parlé, moi aussi, avec des enseignantes, les obstacles restent nombreux pour les enfants et les enseignantes en maternelle 4 ans.
Car, comme la priorité est encore donnée aux enfants référés qui ont un grand besoin de soutien, cela ajoute à la lourdeur de la tâche. Les enseignantes ne sont pas aussi disponibles qu’elles le voudraient pour répondre aux besoins de chacun. Et cela leur crée beaucoup de stress.
Je suis admirative des efforts fournis tant par les enseignantes que par les éducatrices œuvrant auprès de ces enfants dans des conditions souvent loin d’être idéales.
Dans la conclusion on revient encore sur l’historique. Il y a d’ailleurs d’autres redites dans le livre.
Au final, un livre qui nous laisse sur notre faim car on n’y aborde pas les caractéristiques particulières des enfants de cet âge. De plus, la concrétisation d’environnements stimulants pour les enfants de 4 ans reste inachevée, quelque forme que cela prenne. Le beau projet de CPE accessibles à tous et de qualité, n’est pas encore entièrement réalisé et le projet des maternelles 4 ans non plus.
Et je doute fort que
les conditions nécessaires (personnel compétent, respect des besoins des
enfants, locaux et matériel adéquats,
etc.) soient réunies pour relancer ce deuxième chantier maintenant.
Une mauvaise idée, en ce moment en somme.
Ce livre m’a cependant fait réfléchir à une chose : en fait, tout tourne autour de la gratuité des services. Pourquoi un service scolaire serait-il gratuit pour les 4 ans (sauf la garderie scolaire) et un service en CPE, pour le même groupe d’âge, payant? Si les CPE avaient été gratuits, au moins pour ce groupe d’âge, les parents de milieux économiquement moins favorisés les auraient-ils utilisés davantage? Encore aurait-il fallu qu’il y ait assez de places disponibles pour tous les enfants quelque soit leur milieu d’origine.
Tout finalement est déterminé par la capacité ou la volonté de payer par les gouvernements. Car la qualité à un prix. Et même avec de l’argent, on ne changera pas rapidement le manque d’éducatrices et d’enseignantes qualifiées et de locaux.
Et si on repensait la formule? Si avec chaque nouvelle école construite, on ajoutait, à côté, un CPE indépendant, mais en communication: quelle merveille pour les parents et les enfants. Moins de perte de temps, frères et sœurs à proximité, apprivoisement du milieu et transitions plus fluides. Un beau projet de collaboration pour le MEQ et le MFA.
Pourquoi n’y avons-nous jamais pensé?
Référence :
1. Revue préscolaire Vol.42 no 2, avril 2004
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