mercredi 24 août 2022

Connaissons-nous nos familles?

Par Anne Gillain Mauffette

La continuité entre la maison et les autres milieux éducatifs est reconnue comme précieuse pour assurer le développement des enfants.

Qu’est-ce qu’on met en place dans notre environnement et notre planification pour établir ce lien avec les familles?

Photo : Young Children, 1 June 2021






Bien sûr, en début d’année, notre rôle principal est de:

-           Observer les enfants, particulièrement dans les périodes de jeu libre où ils sont vraiment eux-mêmes, pour essayer de cerner leurs intérêts, essayer de comprendre et interpréter leur jeu, mais aussi avoir une idée de leurs compétences émotionnelles, sociales, linguistiques et cognitives, leur degré d’auto- régulation, leur créativité, etc. Observer les individus mais également le groupe et remarquer les aspects relationnels et émotionnels.

-          Établir un climat de sécurité où l’enfant va pouvoir être libre de jouer à sa manière.

-          Fournir du matériel ouvert qui permet aux enfants de choisir leur jeu et d’exprimer leurs idées, sentiments, émotions.

Souvent  le jeu des enfants prend ses origines dans leur culture familiale : ils mettent en scène leurs expériences vécues et représentent leurs connaissances acquises.1 Ils vont recréer, de façon imaginaire, les situations dans lesquelles ils ont participé. Encore faut-il que l’environnement éducatif permette aux enfants de refléter celles-ci.

 Chaque famille a son lot de connaissances incluant des informations, des habiletés, des stratégies, des façons de penser et d’apprendre, des approches éducatives et des compétences pratiques.1 Comment inclure et valoriser le type d’activités vécues à la maison? Les enfants ont-ils l’occasion de modifier des choses dans l’environnement pour représenter leurs expériences familiales? Comment en apprendre sur la culture familiale des enfants?

Même avant l’accueil, pouvons-nous penser à des façons de faire un pont entre la famille et notre milieu?

L’identité est ce qui nous rend singulier. L’identité des enfants est faite de multiples éléments (caractéristiques physiques, personnelles, sociales, affectives et caractéristiques familiales) qui sont influencés par les autres dans leur environnement (famille, voisins, communauté, éducatrices, enseignants, camarades, etc.). Ils ont des frères des sœurs ou pas. Leurs milieux de vie sont situés géographiquement.

Les enfants se font et refont des représentations d’eux-mêmes. L’éducatrice ou l’enseignante a un rôle crucial dans le regard que l’enfant va poser sur lui-même et sa famille. Comment s’assurer que les enfants conservent un sentiment positif d’eux-mêmes? Comment développer des relations signifiantes avec les familles?

Voici quelques exemples qui pourraient vous inspirer.

Deux initiatives :

Première : des photos des familles

 Certaines éducatrices ont eu l’idée de demander aux parents ou substituts une photo de famille. Ils les ont mises en un format identique, puis affichées dans le local. À leur arrivée, les enfants ont eu la joie de se voir avec leur famille sur le mur. Ainsi, ils se sentaient déjà reconnus. Les enfants ont pu échanger sur leur famille avec les autres enfants et l’adulte («ma grande sœur elle fait du soccer; ça c’est mon chien; c’est un Terre-Neuve; ça c’est ma grand mère, elle habite avec nous…»). Occasion d’un apprivoisement mutuel.

                                                        Photo Anne Mauffette


Photo : https://www.zerotothree.org/resources/3391-the-abcs-of-diversity-and-inclusion-developing-an-inclusive-environment-for-diverse-families-in-early-childhood-education

 

 

Parler des différences est bénéfique pour tous les enfants et leur développement identitaire.

Après un certain temps, les photos ont été mises dans un album : Le Livre des Familles que les enfants pouvaient consulter et continuer à échanger ou se consoler ou se rassurer au besoin.

Deuxième : à la recherche de partenaires éducatifs

Dans une autre école, une enseignante pour mieux connaître les parents, a fait un sondage pour récolter des informations sur leurs loisirs, leurs occupations, leurs voyages, leurs disponibilités, etc., afin de faire une place dans sa planification à  l’expertise de tous et faire appel à l’un ou à l’autre pour enrichir les activités et le curriculum.

                    Les enfants goûtent au fromage de chèvre dans une chèvrerie. Photo: Danielle Jasmin

 

Photo: Suzie Nadeau

Dans une discussion avec les enfants, l’enseignante apprend que les parents d’un enfant élevaient des poules. Ce petit garçon était en général timide. Mais là, c’’était lui l’expert dans la classe au sujet des poulets. Il était beaucoup plus loquace.

Sa maman est venue avec une poule dans la maternelle ce qui a donné naissance à un projet.

Voir Un projet emballant: de l’œuf à la poule et de la poule à l’œuf : https://jeulibrequebec.blogspot.com/2021/03/un-projet-emballant-de-luf-la-poule-ou.html



Mais que peut-on faire de plus?

Les enfants acquièrent dans leur milieu des compétences. Celles-ci ne sont pas toujours visibles ou reconnues dans le milieu éducatif si on ne se penche pas sur leur quotidien.

Les enfants dans un groupe sont souvent différents culturellement, linguistiquement, économiquement. Pour certains enfants, leurs histoires ressemblent à celle de l’éducatrice ou l’enseignante et leur culture est assez proche de celle de la garderie, du CPE ou de l’école : ils s’y sentent donc plus facilement et rapidement à l’aise. Mais pour d’autres, il y a un écart entre la culture vécue à la maison et celle dans laquelle ils se retrouvent. Quels moyens peut-on prendre pour atténuer cet écart et faire que tous les enfants se retrouvent dans le nouvel environnement.

Penser l’environnement afin qu’il reflète le quotidien des enfants est une façon d’y arriver. En interrogeant les parents sur leurs lieux d’origine, leurs habitudes culinaires (quels ustensiles utilisent-il : un mortier et un pilon, un tajine, un wok, une galettière?), on pourra introduire des éléments des différentes cultures présentes dans la classe. Des textiles de différents pays, des coussins, du matériel dans le coin cuisine et des poupées aux teints différents…

On pourra ajouter des livres dans notre bibliothèque représentant la vie actuelle, réelle des enfants : blocs d’appartements et non juste des maisons unifamiliales, maman avec tatouage et piercing (comme dans Un chien dans la Maison de Bob Graham), différents types de familles, ainsi que des livres plurilingues (voir Elodil).

Mon papa, mon papa et moi.

 Photo : https://welcomingschools.org/resources/welcoming-schools-and-early-childhood-education

 




Mais ce n’est pas suffisant.

Des idées originales.

Premier projet2 :

Au Child Development Center, les éducateurs et éducatrices (accompagnés de chercheurs), ayant constaté que certains enfants ne participaient pas beaucoup au jeu et avaient tendance à être solitaires, se sont interrogés : comment aller « chercher» ces enfants-là pour qu’ils s’engagent davantage?

Ils ont décidé de chercher à mieux connaître tous les enfants, en ayant une meilleure connaissance de leur vie dans leurs familles.

 Phase 1 : Un photoreportage par les enfants, des entrevues et une présentation.

Les enfants, déjà habitués aux caméras ont été chargés, avec la permission des parents de prendre des photos, pendant quelques jours, de ce qu’ils aimaient faire chez eux.

Cela donnait aux enfants le pouvoir de faire leurs propres choix nous permettant de visualiser leurs idées.

Après la prise de photos (entre 25 et 35), les responsables ont organisé des photos-entrevues avec chaque enfant et leurs parents, où l’enfant choisissait l’ordre et le nombre de photos qu’ils voulaient montrer et les commentaient. Cela a amené à une variété de narrations d’histoires. Parfois un parent ajoutait une information.

Ceci a permis aux enfants de démontrer aux adultes (tant aux parents qu’aux éducatrices) et ce qui était important pour eux.

Les enfants ont pu ensuite choisir 5 photos qu’ils ont présentées à leurs camarades.

Dans les deux cas, cela aidait les enfants moins habiles verbalement tout en les encourageant à s’exprimer.

Plusieurs enfants s’étaient représentés en faisant la cuisine par exemple ou des travaux manuels).

Photo : https://askthescientists.com/family-cooking/  Photo : Anne Mauffette. Je fais une tarte.

Je répare la scie mécanique avec mon grand père. Photo Anne Mauffette


Des éléments de la culture populaire (figurines de films et accessoires de princesses) étaient aussi très présents.


Phase 2 : Une réflexion sur le curriculum du milieu éducatif

Est-ce que ce qui importe aux enfants est présent dans le milieu éducatif? Les activités dans l’environnement encouragent-t-elles  le développement continu des compétences pratiquées à la maison par ces enfants et étaient-elles en lien avec leurs intérêts?

Cela a soulevé des questions dans l’équipe. Faut-il laisser de côté certains types d’activités? Qu’est- ce qui vaut la peine d’être intégré et pourquoi?

Dans ce centre, il n’y avait pas de coin cuisine et les représentations de culture populaire (personnages) étaient défendus et ce type de jeu découragé. De plus pour ne pas encourager les stéréotypes, ou les dérives commerciales, il n’y avait pas de panoplie de princesses, etc.

Après discussion l’équipe en est arrivé à un compromis : ils ont ajouté des tissus et du matériel brillant pouvant servir à la confection de costumes de princesses et du matériel pour fabriquer des épées (pour terrasser un dragon par exemple). Ils ont aussi ajouté un coin cuisine rudimentaire.

 Un intérêt pour les cheveux, la beauté était ressorti. Les adultes ont fait appel à une maman qui faisait des coiffures embellies de perles et qui est venue coiffer tous les enfants (l’éducateur compris). Ils sont aussi allés voir une exposition célébrant la diversité et la beauté des cheveux noirs.

Phase 3 : Observation des effets des changements apportés.

Les adultes ont pu constater que les enfants qui se tenaient à l’écart se sont tout de suite emparés des nouveaux éléments et se sont mis à jouer ensemble à leurs jeux favoris, en y apportant des variations de leur cru. La socialisation et le langage des enfants se sont améliorés. Et grâce entre autres aux histoires racontées par l’adulte, leurs jeux ses sont diversifiés avec le temps.

Quand le curriculum respecte la vie des enfants, les enfants peuvent représenter leurs propres histoires et leurs intérêts dans les jeux symboliques qui sont parfois empreints de questions complexes sur lesquels on pourrait revenir ensuite.

L’éducateur a aussi lu des histoires où les protagonistes étaient de toutes origines et transcendaient les rôles stéréotypés élargissant les conceptions des enfants. La princesse dans un sac de Robert Munch, par exemple.

Certains garçons s’étaient aussi déguisés en princesses ce qui a provoqué des discussions entre enfants. L’éducateur a pu discuter avec les enfants sur les rôles stéréotypés axés sur le genre et ceux-ci ont finalement conclu que tout le monde pouvait se déguiser en ce qu’ils voulaient. Il leur a lu My princess Boy de Cheryl Kilovadis (qu’on pourrait remplacer par le livre de Catherine Chambon, Mon frère, ma princesse) et aussi la version de Raiponce reprise par Rachel Isadora où l’héroïne est une princesse afro-américaine.

Deuxième projet 1:

Certains éducateurs, après une période de mise en confiance, ont invité les parents à soit venir au centre ou se déplacer chez eux pour parler de ce que l’enfant aime faire à la maison et ce que l’éducatrice a remarqué par rapport à ses intérêts.

Les parents ont réalisé l’importance de tout ce que faisait l’enfant à la maison seul ou avec eux.









Photo: Danielle Jasmin


Les éducatrices sont revenues avec des idées de transformations possibles dans l’environnement : rajout d’un établi par exemple, un coin musique...

 

Troisième projet : La création d’un Mc Donald2

Le jeu sociodramatique est une occasion pour les enfants de faire des liens entre les éléments de leurs vies, de représenter ce qu’ils savent et de construire ensemble de nouvelles compréhensions2. Une éducatrice ou enseignante peut observer leur jeu et découvrir leurs modes de vie et en tenir compte dans son curriculum.2

Voici un exemple où les adultes, en respectant les intérêts des enfants, leur ont donné du pouvoir sur l’orientation de leurs apprentissages.

Dans leurs jeux dramatiques les enfants incluaient souvent des références culturelles issues des médias (jouant à « Spiderman», la Reine des Neiges, etc.) ainsi que de leurs habitudes familiales (aller restaurant par exemple).

 Photo 

Photo: Garden Gate Dev.Centre

L'idée d'un enfant a donné naissance à un jeu récurrent et complexe. Celui-ci avait utilisé de gros blocs pour construire un service à l'auto de MC Donald. Puis il a demandé à d'autres enfants de l'aider dans sa réalisation. Plusieurs enfants ont répondu à son appel.

Puis un scénario est mis en place avec des rôles différents : l’un prend les commandes à la fenêtre, l’autre prépare les « Joyeux Festins», un autre les jouets qui les accompagnent, un autre encaisse l’argent, d’autres des clients. « Vite, il y a des clients!» Les enfants ont utilisé toutes sortes de matériaux de substitution (un bloc comme téléphone, des Légos, petits sac de sable, des animaux, des petites autos, une boîte comme caisse enregistreuse, etc.) pour représenter les éléments réels du restaurant et partagé le sens donné à chacun d’eux. Ils ont aussi abordé la question de l’argent (« Cela fait 25$»). Ils ont démontré leur compréhension du fonctionnement de ce type de restaurant. 

La combinaison de la représentation symbolique et de la tenue de rôles spécifiques sont typiques du jeu mature. L’enseignante en a profité pour nommer les rôles («Oh! Tu es le gérant») augmentant le vocabulaire des enfants relié au thème choisi par eux.

 

Une autre possibilité de dialogue : la documentation

Le partage de la documentation des dires, gestes et productions des enfants est une façon de rendre visible les apprentissages des enfants, aux enfants mêmes d’abord et à tous les adultes qui gravitent autour d’eux.

Voici comme exemple un petit extrait  de l’article Les lettres parlons-en où je décris l’évolution de Nathan par rapport à sa connaissance progressive des lettres.

J’ai partagé avec les parents cette documentation et la maman m’a dit qu’il avait écrit sur un tableau à la maison la lettre O de son chien TOGO.

Les vidéos et images sont particulièrement appréciées et sont plus accessibles à tous. Avec les textes et commentaires de l’éducatrice ou enseignante, elles témoignent des progrès des enfants, de leur vie dans le groupe, de leurs expériences, du contexte, des décisions des éducatrices et enseignantes (matériel et activités proposés, etc.) et sont une ressource concrète à partir de laquelle discuter et réfléchir sur leur développement. Les parents apportant leurs points de vue et apportant de nouvelles informations dans une conversation à deux sens. Cela peut être le début d’une collaboration authentique.

Voir aussi : Documenter le jeu ça sert à quoi? :https://jeulibrequebec.blogspot.com/p/documenter-le-jeu-quoi-nca-sert.html

 

Sentir la complicité de son ou ses parents (ou substituts) avec son éducatrice ou enseignante est très sécurisant pour l’enfant. Cela permet aussi à l’éducatrice ou l’enseignante d’avoir une vision holistique de l’enfant.

Chacune trouvera des façons de faciliter ces liens : une rencontre dans un parc, un pique nique, une invitation à une exposition, fabrication de cerfs-volants et les faire voler, projection de vidéos des enfants, etc.

Mais surtout être à l'écoute des enfants et de leur familles, se donner du temps et les moyens pour les connaître et tisser de véritables liens.

Une enseignante à la retraite me disait, qu'étant donné que la majorité des enfants habitaient dans le quartier de l'école, elle partait 30 minutes avant l'heure de la sortie pour aller reconduire les camarades qui demeuraient sur la même rue. Certes parents ou gardiennes leur demandaient d'arriver  plus tôt afin que le groupe reçoive une collation. Bien sûr, le contexte a changé (autobus, parents au travail, etc.), mais le but reste le même.

Ici, les parents ont été invités à une randonnée.
Photo: Garden Gate Development Centre


 










En fait, il s’agit d’aider l’ enfant à se forger une identité où il n’est pas obligé de renier des parties de son fond de connaissances et d’identité, mais bien de concilier et d’en renforcer les différents éléments.

Pourrait-on considérer les expériences qu’ont les enfants dans leurs familles comme des connaissances et en tenir compte dans notre planification? Comment permettre aux enfants d’effectuer des transferts de connaissances dans les différents contextes éducatifs?

Sommes-nous prêtes à créer un environnement et un curriculum qui rejoint tous les enfants et à nous laisser guider par les idées des enfants afin qu’ils acquièrent une identité positive au préscolaire, sans être obligés de laisser de côté des aspects importants de leur vie ?

 

Références : Cet article a été fortement influencé par la lecture des deux livres suivants :

1.      Fleet, Alma and Reed Michael (2019) Rethinking Play as Pedagogy. Thinking about Pedagogy in Early Education Edited by Sophie Alcock and Nicola Stobbs, Routledge, Taylor and Francis Group, London and New York.

 

2.      Nicholson, Julie and Wisneski, Debora B. (2020) Reconsidering the Role of Play in Early Childhood. Routledge, Taylor and Francis Group, London and New York.

samedi 4 juin 2022

Le dessin: une habileté à développer au préscolaire et au primaire


«Il n’y a rien comme dessiner quelque chose, pour le voir vraiment.» Margaret Atwood

Voici des dessins faits par des enfants de cinq ans  à la garderie Imagine, à Cantley, dans l'Outaouais.






Photos © Guylaine Painchaud. Garderie Imagine

  












En voyant ces dessins aux pastels faits à partir d’images, je me suis demandée si des adultes les avaient aidés et ai senti le besoin d’interroger la directrice.

Voici ce qu’elle m’a répondu :

«C'est un travail qui a commencé dès la pouponnière. En effet, les enfants sont en contact et expérimentent toutes sortes de médiums allant de la peinture (avec ou sans accessoires), à différentes sortes de crayons. Dès les 18-24 mois on commence à expérimenter les lignes et les courbes et au fur et à mesure dans chacun des groupes on pousse plus loin le dessin, la peinture autant libre que d'observation c'est ce qui donne le résultat que vous avez vu.»

La première étape est donc d’encourager  les enfants à explorer  les gestes possibles et leurs effets avec toutes sortes de matériaux.

Photo : https://www.earlyyearscareers.com   Sur la table lumineuse. Photo ©Guylaine Painchaud
  
Avec de la craie Photo:theartsdevelopmentcompany.org.uk

Crayons de cire adaptés aux petites mains Photo : naeyc.org    
Avec des feutres  Photo : Anne Mauffette    
      

Photos: Peachtree Presbyterian Preschool                                                             Photo: Garden Gate

 

Avec des rouleaux.  Photo: artfulparent.com   Avec une pipette Photo: happytodderplaytime.com

                                                                                       Peinture sur des feuilles Photo: artfulparent.com                                

Lignes avec des autos Photo: happytodderplaytime.com   

                    



Le dessin spontané, libre

Produire un dessin relève de compétences qui se construisent graduellement dès le plus jeune âge.

Les enfants dessinent d'abord pour  voir ce que fait tel ou tel outil, telle ou telle couleur ou médium. Ils expérimentent différents gestes.

Photo: Anne Mauffette                                    Photo:parenting.firstcry.com

Ils le font aussi pour communiquer des idées, des sentiments, des impressions. Ils représentent  des actions, des gestes de leur vie quotidienne, des souvenirs d’événements qui les ont frappés, des choses imaginaires. 

  Photo Garden Gate                                                La tornade. Photo : Anne Mauffette

Ils représentent ceux qu’ils aiment (leur famille, leurs animaux domestiques) et se représentent eux-mêmes parfois en personnages.

Moi Nico et mes poissons  Photo : Anne Mauffette                 Moi en princesse   Photo : childhood.org.au

                                                  

Ils représentent aussi des éléments de leur environnement (maisons, arbres, fleurs, camions, etc.) ainsi que des personnages vus dans des livres ou à la télévision et même leurs jouets.

Photo Anne Mauffette

Ce garçon a représenté les chevaliers  avec leurs différentes armes de son ensemble Playmobil. 



Ce moyen d’expression est une façon d'échanger avec les autres (enfants et adultes) et provoque des conversations..

Les enfants sont de fins observateurs mais de là à se souvenir des caractéristiques d’un objet
pour le représenter de mémoire, il y a tout un pas. Les enfants vont en général  se rappeler et donc  représenter les parties de l’objet qui les ont frappés ou intéressés et même déformer des éléments pour représenter une action (dessiner le bras qui tire un chariot plus long) ou exagérer certains éléments jugés importants (ici le chapeau du pâtissier). Ils représentent souvent les personnages de face et les animaux de côté et peuvent, selon leur « perspective enfantine1», combiner dans un même dessin des objets représentés dans des angles différents (ici les biscuits par exemple ne sont pas représentés de côté, en aplat).

Un pâtissier qui a fait des biscuits. Photo Anne Mauffette

Le dessin dépend de toutes sortes de fonctions comme la mémoire, la pensée, la motricité, la gestion de l’espace et est influencé par les sollicitations sociales et culturelles auxquelles les enfants sont soumis.1 La conceptions du dessin se passe en plusieurs temps: Il y a la perception, la formation d’une image mentale, la mémorisation visuelle et la constitution du dessin.

Mais les enfants peuvent aussi s’adonner au dessin d’observation. Kaatz (2008) dit que très jeunes, les enfants sont capables de distinguer le dessin pour représenter des observations et le dessin plus  imaginaire.


Le dessin d’observation : Apprendre à regarder

En dessin d’observation il s’agit de dessiner ce qu’on voit, plutôt que ce qu’on sait.

Dessiner comme un artiste ou comme un scientifique demande d’apprendre à observer les choses. De bien regarder leur forme, les lignes qu’ils tracent dans l’espace, leurs différentes parties et la taille de celle-ci, leur texture. L’observation est une habileté scientifique fondamentale.

                                        Photo: Peachtree Presbyterian Preschool

 

Représenter un objet qui est en trois dimensions dans un format de deux dimensions est tout un défi pour un enfant. De plus un objet a plusieurs faces et on ne voit pas toutes les parties de l’objet ; cela dépend d’où on est placé.

Chaque enfant évolue dans le dessin d’observation à son rythme et représente l’objet à sa manière. Le dessin d’observation va dépendre de l’observateur : non seulement de son âge, de ses compétences graphiques, de son niveau de connaissances et conceptions antérieures, des stéréotypes déjà présents mais aussi de leurs capacités variables au niveau des données spatiales, de leurs expériences préalables, de leur imaginaire et de raisons affectives.

 Il peut être intéressant que les enfants puissent toucher à la chose représentée :

Ici on remarque que l’enfant a mis plus de détails dans sa reddition au crayon que dans celle à l’aquarelle. Photo: A room full of curiosity

Les enfants peuvent aussi choisir l’outil de leur choix : crayons, pinceaux, feutres, pastels, etc.

    Photos: Peachtree Presbyterian Preschool

 Dessiner à partir de photos, surtout  après que les enfants aient eu des expériences avec un sujet, peut être une activité très signifiante.





Mais on n’est pas obligées de se cantonner aux fleurs ou aux fruits et légumes! On peut aussi bien dessiner une bicyclette ou autre objet d’intérêt pour les enfants.

 Tentez l’expérience, demandez aux enfants qui le désirent de représenter leur bicyclette, puis entrez une ou des bicyclettes dans la classe et  refaites la proposition. Vous verrez que les enfants vont ajouter toutes sortes de détails auxquels ils n’auraient pas accordé d’importance et qu’ils auront maintenant observés.

Tentez l’expérience vous-mêmes.

L’observation permet de réfléchir davantage et amène à se poser des questions.

Les enfants peuvent aussi représenter un jouet par exemple.

                    Enfants de 3, 4 ans.Photos:  How we Montessori

Ou même leur toutou préféré.

                                        Photo: Skywood Primary and Nursery School

 

Les animaux sont des sujets particulièrement engageant pour les enfants. Ils peuvent les dessiner plusieurs fois  et avec différents médiums.

Une petite histoire : Nous étions allées choisir un hamster à l’animalerie pour notre garderie. Au retour les enfants étaient très excités quand nous l’avons mis dans la cage que nous avions préparée. Tous auraient voulu le prendre et le toucher. Je leur ai expliqué qu’en ce moment il avait un peu peur dans ce nouvel environnement, qu’il valait mieux le laisser tranquille et qu’il s’habitue à nous. Cependant je leur ai proposé de le dessiner. J’ai été très surprise des résultats. Même les enfants peu enclins à dessiner se sont mis à le faire.

Les jours suivants les enfants ont pu le dessiner autant qu’ils le voulaient.

 

Photos: Studioundersteam.wordpress.com

 Des animaux peuvent être  invités pour quelques jours :

Dehors...

 Photo: Peachtree Presbyterian Preschool






ou dans la classe ou le local:

Photo: Reggio Children Inspired. École maternelle.     Photo: Brayside community preschool

 Voir aussi l’artcle l’œuf et la poule ou l’élevages des papillons monarques.

En fait il est intéressant que les enfants fassent plusieurs dessins d’une même chose.  Le dessin au crayon permet aussi de revenir sur un dessin puis quand on est satisfait d’y ajouter des couleurs.

Photo:goshen.edu

Bien sûr on peut provoquer la curiosité des enfants en leur offrant des expériences; aller voir des chèvres en apportant nos cahiers à dessin, élever des escargots, etc.  

Photos: Garden Gate

 Ou observer des têtards et grenouilles dans la nature ou un aquarium. Puis les représenter.

                                            Photos: Peachtree Presbyterian Preschool

 Les insectes aussi intéressent grandement les enfants :

Des scarabées d’après photos:

                                    Photos hannahartclub.wordpress.com


En datant et gardant les différentes esquisses, on et ils constateront leurs progrès avec  le temps.                     

 

        Dessin du même arbre. Ici on peut voir l’évolution du feuillage qui s’est précisé.

           Photo: Illinois Learning Center

 

Les enfants peuvent aussi faire leur portrait en se regardant dans un miroir. Examinant chaque partie.

  

Photo: Peachtree Presbyterian Preschool                     Photo: Mairtownkindyblog
Photo: Mustard Seed School                                            Photo: Garden Gate

 

Encore une fois : faites l’expérience. Proposez aux enfants qui le veulent de se dessiner. Puis ou une autre fois, proposer aux mêmes enfants de se dessiner en se regardant dans un miroir. Vous constateraez sans doute des changements surprenants. Ils peuvent aussi analyser une partie de leur figure à partir de photos par exemple.

                    Photo: Mustard Seed School. Cet enfant a insisté sur la représentation de ses dents.

Ils peuvent aussi partir de leur dessin et se représenter dans un autre médium (ici la glaise).

                Photo: Mairtownkindyblog
Photo: Peachtree Presbyterian Preschool

Ou se dessiner les uns les autres :

 Ils peuvent aussi dessiner leur construction après leur réalisation.

                            Photo: Merci Montessori                                                 Photo:Hands on as we go

 Les enfants peuvent dessiner des choses en promenade et ensuite les représenter avec d’autres médiums au retour. Cet enfant s’est aidé de son dessin fait lors de la sortie pour reproduire la sculpture vue.

                                                                         Photos: Illinois Learning Project

Les enfants peuvent aussi photographier des choses qui les intéressent en promenade ou dans leur environnement immédiat puis les dessiner d’après photo.

 

Photo: Childhood by Nature

On peut aussi photocopier ou numériser le dessin de l’enfant sur une feuille transparente ou lui proposer de dessiner directement dessus, puis le projeter sur un papier tendu au mur. Les enfants verront leur dessin en grand et vont rajouter des éléments, de la couleur etc.

Photo Suzanne Axelsson


 

Les apprentissages

Par le dessin d’observation, l’enfant va entre autres:

-          focaliser son attention

-          améliorer la sa perception visuelle

-          améliorer sa vision et organisation spatiales et son sens de l’orientation  spatiale

-          découvrir plusieurs perspectives : les objets présentent différentes faces qui se                représentent différemment

-          sélectionner les informations et les structurer dans une image mentale

-          choisir les éléments les plus importants à représenter et donc améliorer ses capacités d’analyse

-           noter et donc ajouter plus de détails et retenir l’Information qu’il va  intégrer dans ses dessins libres.

-          organiser ses connaissances et sa compréhension

-          développer des nouvelles théories par rapport au sujet étudié

-          échanger avec ses camarades sur ce qu’ils savent du sujet qu’ils représentent

-          être capable de mieux décrire un objet verbalement après l’avoir dessiné

-          acquérir des notions mathématiques : évaluer des dimensions, compter le nombre de bras d’une étoile de mer par exemple.

                                                                        Photo: How We Montessori

 

-           reconnaître  et représenter des formes.

-          manipuler différents outils

-          progressivement maîtriser certains médiums

-          améliorer ses capacités de représentation symbolique

-          s’initier à la technologie (photographie)

-          apprivoiser une démarche scientifique

-          prendre confiance en ses capacités de dessiner

-          affiner leur image de soi (en faisant des portraits) et consolider leur identité

Et évidemment raffiner sa motricité fine.

 

Rôle de l’adulte :

-          Pour aider les enfants à bien observer, il faut d’abord ralentir et les aider à ralentir…

-          L’adulte va  bien sûr accepter toutes les tentatives des enfants. Il ne doit pas s’attendre à des copies conformes de l’objet.  Car il y a un processus de reconstruction de l’objet. Les enfants vont regarder le même objet mais l’interpréter et représenter l’objet chacun  à sa manière. L’adulte peut s’attendre des conceptions personnelles influencées par des variables affectives et autres caractéristiques de chaque enfant. Tout dessin est lié à une explication que se fait l’enfant, implicitement ou explicitement.

 

-          Pour aider les enfants par rapport aux lignes que l’objet définit  dans l’espace on peut le mimer avec le doigt (et l’œil va suivre). Les aider à identifier les parties de l’objet et leurs formes.

 

-          Peut souligner certaines caractéristiques des objets que les enfants ont ignorés mais sans insister.

 

-          Se munir de loupes, microscopes électroniques et autres outils permettant de mieux voir.

 

-          Proposer des objets émotionnellement importants pour les enfants ou les laisser choisir

Les enfants ont été fascinés par cet être étrange : une mante religieuse.
Photos: Studioundersteam.wordpress.com

 

-          Organiser un coin pour le dessin d’observation qui peut faire partie des choix lors des jeux libres.

 

-          Amener des tablettes ou livres de dessins quand on va en promenade. Les enfants vont prendre l’habitude de s’arrêter pour dessiner ceci ou cela.


Photos: Garden Gate

 

-          Être ouverte aux trouvailles des enfants. Quand les enfants vont savoir qu’on s’intéresse à leurs découvertes, ils vont apporter en classe des choses qu’ils ont trouvées. Ici un nid d’oiseau et un cricket et une limace.

Photo: Investigating Choice Time                            Photo: Mairtown Kindergarten

                        

 

 Ceci va souvent mener à d’autres activités autour de la chose apportée comme la lecture de livres, l’invention d’histoires et peut même  lancer un projet d’investigations du sujet.

 

-          Favoriser les discussions autour des objets et des différentes réalisations des enfants.

 

-          S’émerveiller des idées des enfants…


 

Conclusion

L’enfant ne représente pas la réalité comme elle est vraiment mais comme sa structure le lui permet.

Certains enfants ont eu très peu d’occasions de jouer avec du matériel. Il faut donc leur donner le temps de franchir les étapes dans leur développement du dessin et leur proposer toutes sortes de médiums pour affiner leur dextérité et leur évolution dans la représentation symbolique.

C’est par les échanges autour des objets étudiés et la réflexion que la compréhension des enfants va se construire et que leurs représentations vont évoluer. Les enfants vont passer graduellement d’un niveau de connaissance et de capacité de réalisation à un autre. Cet apprentissage se fait dans la durée. L’observation se construit en même temps que les autres savoirs et savoirs- faire.

En dessinant de mémoire leur ombre par exemple des enfants (même des plus grands) vont représenter « des jumelles», l’une à côté de l’autre ou une ombre qui a les mêmes détails et couleurs que leurs  vêtements.1

Après observation, ils vont sans doute mettre l’ombre en noir (sauf pour les reflets dans l’eau qui sont de couleur), mais ils auront peut-être encore parfois des problèmes avec l’orientation de l’ombre ou son point de contact avec le corps.1

 Ce n’est que par des jeux et questionnement répétés qu’ils en arriveront à une conception plus exacte et une représentation plus juste.

Le dessin libre et le dessin d’observation sont des vases communicants. Celui-ci va enrichir celui-là. Le dessin d’observation va contribuer à l’évolution du dessin en général chez l’enfant.

 Bien sûr il faut continuer à  laisser les enfants créer librement tous les jours. Mais proposer (et non pas imposer) de faire du dessin d’observation va aider les enfants à mieux comprendre, représenter et apprécier  le monde qui les entoure.

 

Références

Bernard Calmette (2001) Les dessins d’observation dans la première phase d’études d’objets et de phénomènes. Aster, Institut de recherche pédagogique, p.217-244, halsh00278569

Jill E. Fox, Joohi Lee (2013) When children draw Vs When children don’t : exploring the effects of Observational drawing in Science, Creative Education Vol.4 no &AI, p.11-14

Kathryn Kaatz (2008) A walk in the tall grass. Science and Children 45, p.28-31

Phyllis Katz (2017) Drawing and Science are inseparable. Drawing in Science Education p.1-8

 

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